Le premier homme

Le premier de tous les hommes était trop grand pour le monde. Il n’avait ni mains ni pieds. Il ne pouvait tenir debout. Il ne pouvait se rendre utile. Son corps était sec comme du bois et son visage était effacé. Il n’avait aucune expression, aucune personnalité : sans mains, sans yeux…
Il était sans âme. Le créateur avait omis de lui souffler la vie.
Mais cet homme était peut-être le plus bon de tous les hommes car sa condition lui apprenait l’humilité ; ironie du sort pour un inhumain…
Puisqu’il ne pouvait rien faire, et bien c’est ce qu’il entreprenait : il ne faisait rien. Il s’asseyait et méditait toute la journée. Il se liait au monde intérieurement.
Tous les autres hommes avaient peur du « Géant inerte ». C’était son nom, ou du moins c’était comme cela que les autres hommes l’appelaient.
Ils avaient moins peur des choses qui ont un nom.
Après sept générations, il se passa quelque chose d’extraordinaire. À force de méditation, le Géant inerte avait appris à gagner une âme, son âme.
Il était devenu vivant. Mais il était toujours immobile. Il ne pouvait se mouvoir. Il décida donc de poursuivre son travail et continua à méditer.
Après treize générations, il se passa quelque chose d’extraordinaire.
Tous les hommes accoururent pour voir le phénomène.
À force de méditation, le Géant inerte avait appris à mouvoir son âme hors de son corps.
Il était mobile. Personne ne pouvait le voir de ses yeux, mais tout le monde pouvait très clairement le ressentir.
Tous les hommes baissèrent la tête en direction du sol. Ils sentaient l’âme du géant inerte se diffuser. Il était libre, il était devenu omniscient.
Tous les hommes relevèrent la tête. Le corps du géant était toujours là, comme au premier jour. Il n’avait ni mains ni pieds. Il ne pouvait tenir debout. Il ne pouvait se rendre utile. Son corps était sec comme du bois et son visage était effacé.

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Les générations oubliées