Le quatorzième homme

Il y avait trois quatorzième homme.
Ils étaient nés ensemble, liés par leur peau et dans leur chair, après une longue nuit à lutter pour la vie. La naissance avait été longue et douloureuse. Elle révélait d’ailleurs au monde des frères siamois qu’il fallait maintenant séparer. La malformation avait failli leur coûter la vie durant le travail, mais maintenant livrés au monde, il fallait faire vite. On sortait les ciseaux dentelés, aux lames d’acier et d’argent, et on les libérait de leurs fardeaux.
Les siamois étaient collés l’un à l’autre par les bras et les jambes, mais possédaient chacun leurs membres et organes propres.
La malformation était d’un type inconnu. Elle tenait dans la symétrie.
L’asymétrie.
Deux des frères étaient semblables, mais l’autre était leur inverse.
Deux avaient le cœur à gauche, le dernier avait le cœur à droite.
C’était lui : la pierre d’angle de leur fraternité, le centre du triolet.
Leur chaîne avait trois maillons, il en était le central. Lui seul avait été lié avec ses deux frères. Lui seul les connaissait aussi bien. C’était d’ailleurs le problème. La complicité qui unissait les trois frères était elle aussi asymétrique. Les deux semblables se jalousaient mutuellement l’affection de leur frère miroir, sans doute parce qu’il était différent.
Et puis un soir, n’y tenant plus, l’un des deux semblables alla chercher les ciseaux dentelés. D’un coup sec, il coupa net le fil de la vie.
Le frère miroir tomba à terre. Le troisième arriva alors. Ils se regardèrent dans le fond des yeux sans prononcer mot.

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Les générations oubliées