Le quatrième homme

Le quatrième de tous les hommes était le fruit d’une erreur. Il venait de l’atelier sombre et poussiéreux d’un horloger alchimiste, qui sa vie durant avait essayé de créer la montre parfaite. Créer quelque chose de parfait était très paradoxal, mais notre horloger l’était aussi. Toujours est-il que personne n’avait encore vu de montre parfaite.
On pouvait ajouter que personne n’avait encore vu quelque chose de parfait. Tous les hommes pensaient qu’il était absurde d’essayer de faire la perfection, et tous pensaient que le vieil horloger ne réussirait jamais. Jamais était un mot paradoxal, mais notre horloger l’était aussi.
Sur la fin de sa vie, notre horloger approchait pourtant du but.
Et la dernière montre qu’il créa était fiable, de belle facture et indiquait même les secondes. Il avait réussi ! Mais comment le prouver ?
Comment prouver que sa montre était parfaite ? Il n’avait aucun temps de référence pour vérifier si sa montre indiquait l’heure exacte et si les secondes qu’elle égrenait étaient toutes du même calibre. Il se trouva victime d’un piège dont il connaissait tous les mécanismes. Cette situation était paradoxale, mais notre horloger l’était aussi. De rage, il prit la montre et la jeta contre le mur. Elle explosa en milliers d’engrenages de vis
et de ressorts. Dès ce jour, il ferma son atelier, car il n’avait plus de but à atteindre. Il devint alors triste et fatigué.
Après quelques années, il sentit la mort le rattraper, et voulant laisser un bon souvenir de lui à son fils, il lui bricola un petit jouet.
Il revint dans son atelier et prit le boîtier cassé de son ancienne montre, attacha quatre bouts de fil de fer et colla une tête de liège. C’était un petit pantin qui comptait les secondes.
Il l’offrit à son fils.
Depuis ce temps-là, le pantin ne cessa de compter les secondes. Personne ne pouvait le certifier, mais on raconte qu’après la disparition du dernier de tous les hommes, le pantin comptait encore et toujours. Il paraît même qu’il compta jusqu’à la dernière seconde.

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Les générations oubliées