Le treizième homme

Le treizième de tous les hommes était le plus ambitieux. Il était devenu ambitieux car la vie n’avait cessé de s’acharner sur lui. Il n’avait pas choisi son destin ; c’était son destin qui l’avait choisi pour d’obscures raisons. Il avait connu les plus grands malheurs qu’un homme puisse connaître et avait décidé qu’il affronterait la vie, qu’il en sortirait vainqueur et que ce jour là, il tiendrait sa revanche. Son idée était simple. Il voulait accéder à la vie éternelle. Pour cela il mena à bien un projet de longue haleine : réussir son propre clonage, de façon à ce que son corps perdure à travers les générations.
Après plusieurs années et quelques expériences infructueuses, il réussit un premier clone de lui-même. Il tenait enfin sa revanche. Pour être sûr de la savourer pleinement, il regarda la vie bien en face, et d’un coup sec et vif se trancha la tête.
Il venait de renier le plus beau cadeau qu’on lui avait fait : sa propre vie. Il était mort une première fois. Mais il était toujours vivant. Son deuxième corps prit le flambeau. Il allait faire un deuxième clone et hériterait d’un troisième corps, qui à son tour se couperait la tête et défierait la vie elle-même.
Ce n’est qu’après sept générations de clones qu’il comprit qu’il n’avait plus rien à venger. Il n’avait, depuis le premier clone, plus rien à venger. Les vies suivantes qu’il reniait n’étaient autres que celles qu’il se créait. Il se vengeait de lui-même.
Il comprit alors les raisons de son propre destin et cessa de se cloner. Il voulu mourir pour la première fois sans se couper la tête. Il mourut en paix.

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Les générations oubliées